Texte-Apocalypse

Personne au nord ? Personne au sud ? Personne à l'est ? Personne à l'ouest ? Personne au-dessus ? Personne au-dessous ? Ah si... Au-dessous, il y a du monde, ça a l'air d'aller. C'est vrai, quoi, il faut bien qu'ils soient passés quelque part, tous ces bipèdes qui, autrefois, me marchaient dessus sans jamais un seul petit mot pour s'excuser. Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Je n'ai pas bien compris, moi, vous savez. Je ne suis qu'un petit pont de pierre qui n'a jamais vu passer la moindre rivière parce qu'on l'a bâti au milieu d'un jardin public, pour enjamber un massif de fleurs.

Non, je ne suis pas tout seul. Là, en-dessous de moi, un de ces bipèdes est étendu dans une masse noirâtre. Enfin... Est-ce bien l'un d'entre eux ? Je n'en suis pas bien sûr. Je ne sais plus trop. Il me semble que c'en était un, mais plus je le regarde et moins cette impression me semble vraie.

Les jolies couleurs des fleurs ont disparues, elles aussi... Je ne suis pas tout seul. Il y a la grande horloge, sur le mur là-bas. Il y a le petit chemin de pierres plates et irrégulières, qui serpente dans le jardin. Il y a le seau rouge oublié dans le bac à sable, qu'on est pas revenu chercher. Il y a la canette de soda posée sur mon parapet. Elle n'est d'ailleurs pas de compagnie très agréable, à se plaindre sans cesse qu'elle a perdu tout son gaz et qu'elle va être imbuvable.

Non, je ne suis pas tout seul, et pourtant... Pourtant plus personne ne me marche dessus et ça me manque. Personne... Enfin, si. Il reste les colonnes de fourmis, les cloportes et surtout, les mille-patte. Je m'en passerais bien, de ceux-là... Vous imaginez ce que c'est, que de servir de mur des lamentations à un mille-patte qui revient de chez son cordonnier? Est-ce que je porte des chaussures, moi? Non ! Je n'ai pas de pieds.

Les pince-oreilles disent que je suis toujours à grognasser et que je ne sais pas profiter de la vie. Ils ont peut-être bien raison, seulement, moi, je ne suis pas vivant, et moi, sentir sur mes pierres des pas suffisamment lourds pour me faire trembler un peu, hé bien, ça me manque. C'est que, ces pas de quadrupèdes ou de bipèdes, autrefois, ça réchauffait mes pauvres pierres, les jours d'hiver, quand la glace s'évertue à me les faire éclater. Ca me les faisait vibrer un peu, les jours où la lumière fait tout danser. J'avais l'impression, moi aussi, d'être en vie.

Et puis, un jour, il y a eu cette grande bousculade, partout. Les bipèdes courraient sur moi, sur le petit chemin et sur les fleurs, tous dans le même sens. Celui qui est en-dessous, juste là, a décidé de rester à cet endroit au lieu de continuer à courir. Je n'ai pas bien compris pourquoi. Peut-être qu'il s'est trouvé bien là, quand il y est tombé. En tous cas, il est resté et les autres ont quitté le jardin.

Ensuite, il y a eu un moment de grand vide. Ce moment, tout le monde, dans le jardin, s'en souvient. Même les araignées disent avoir eu très peur. Moi aussi, j'ai eu peur. Mes pierres ont chauffé très fort, tout à coup. Ca n'est pas bon pour elles. Certaines ont éclaté, comme quand le froid et l'eau les attaquent de toutes leurs forces.

Il y a eu, aussi, le ciel qui est devenu d'une drôle de couleur, et les arbres qui ont disparu. Ensuite, l'air est devenu épais, comme au-dessus du bac à sable quand il y a beaucoup de vent, mais il n'y avait pas de vent, justement et du coup, ça m'a beaucoup étonné.

Après ça, la lumière du jour est devenue moins forte pendant très longtemps. Très longtemps. Vraiment très longtemps. Un grillon m'a dit que c'était la poussière dans l'air qui gênait la lumière. Un insecte très instruit, qui avant de loger dans mes pierres, était dans un bocal chez des bipèdes, pas loin d'une grosse boite à images vivantes. Je l'aimais bien ce grillon, mais il n'a pas supporté le manque de lumière, justement. Un jour, il a cessé de bouger et les fourmis, toujours soigneuses, l'ont emmené. Il faut que le jardin reste propre, comme au temps où le jardinier faisait le tour des massifs tous les matins et venait ensuite s'asseoir sur mon parapet pour regarder tout autour. C'est que, sur moi, on voyait tout le jardin. On m'avait construit pour ça.

Aujourd'hui, il pleut et il y a du vent. Très fort. C'est un jour comme ça que le grillon a cessé de bouger. Il a dit que ça serait une bonne chose, le vent et la pluie, parce que ça nettoierait l'air de toute cette poussière. Je n'ai pas bien compris. Je ne comprenais pas bien les choses, moi. Je n'étais qu'un petit pont en pierres.

Mes pierres éclatées trop de fois et mon ciment désagrégé viennent de céder sous une bourrasque. Je suis tombé sur le bipède qui était resté me tenir compagnie. Je suis mort et en poussière. Comme ce bipède qui est là. Les autres ont disparus, et je m'en fiche totalement.

Voilà longtemps que le petit chemin a cessé d'être, mangé par le froid, les pluies et les racines voraces des plantes. Il ne reste plus que le tic-tac de l'horloge, là-bas, sur la façade craquelée, et ce scarabée qui repousse des gravats pour avancer.

 

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