Texte-contes-Nuit

Silence absolu dans la crypte.

Comme tous les soirs, Lili s'est réveillée la première et elle démêle nerveusement ses interminables cheveux de nuit, qui ont poussé de trois fois la longueur de sa main pendant la journée. Il serait plus juste de dire qu'elle les débroussaille, d'ailleurs.

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Le son sourd d'une tête qui heurte un couvercle retentit derrière elle, et une pluie de jurons délicieusement XVI° siècle retentit très fort. Dans cinq minutes, il n'y aura plus ici, un seul vampire endormi, ni dans tout le quartier, sauf peut-être Régis, qui a gardé de sa vie mortelle la très étrange capacité de pouvoir dormir dans le pire vacarme et de ne se réveiller que si les batteries de son baladeur tombent en panne.

Très galant, le vieux Henri est venu aider Lili à se couper les cheveux.

- « Si tu me racontais ce qui t'a réveillé, cette fois ? »

Il grogne en jetant une poignée de cheveux à terre.

- « M'en parle pas... Il a fallu que je me réveille juste au moment où j'allais enfin mordre dans ce mirifique gigot cuit à point et piqueté de pointes d'ail juste là où il faut. »

Rien qu'à la voix du vieux maître-vampire, les petits jeunes en ont l'eau à la bouche... Et voilà ce sourdingue de Regis qui s'extrait de son cercueil en soulevant un peu son casque.

- « Me parlez pas de rêves, les mecs... Moi, j'arrive tout juste d'être en train de me bronzer sur une plage au soleil avec une fille que j'vous dis que ça !

Cette fois, c'est le vieux qui, d'émotion, se change en chauve-souris et se met à voleter en rond.

Lili hésite un peu à raconter son rêve. Du coup, Audrey prend la parole avant elle.

- « Moi, j'ai rêvé que j'étais très vieille et que mes arrière-petits-enfants venaient me souhaiter mon anniversaire à la maison de retraite. »

Regis prend un air dégoûté. Henri cesse de voleter et reprend forme humaine en se grattant la tête.

Silence de mort dans la crypte. On entendrait ronfler un squelette.

Et finalement, Lili, pour rompre ce silence, se décide à dire de quoi elle a rêvé.

- « Ben... Moi, j'ai rêvé que je dormais roulée en boule. C'est pas la première fois que je rêve ça. J'en rêve tous les jours. Ca va finir par me rendre dingue.... Ca et ces fichus cheveux qui repoussent toujours. »

Le vieux Henri se sent visé, sur le coup des cheveux. Il écarte bêtement les mains et regarde le tas par terre.

- « Oui... J'aurais dû te couper les cheveux avant de te faire vampire. »


C'est Regis qui, depuis son cercueil (dont il n'est pas encore sorti et ne sortira sûrement qu'une ou deux heures avant l'aube) tire le vieux d'embarras.

- « C'est quand même un peu bête qu'on soit immortels et qu'on rêve à jamais de trucs qu'on pourra absolument jamais faire... T'as une explication à ça ?

Henri hoche la tête mélancoliquement.

- « Y'a du vrai, là-dedans... Mais si tu étais mortel, tu rêverais d'être immortel.

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- Je voudrais bien être immortel, avec la possibilité de me promener au soleil sans avoir envie de boulotter la fille à côté de moi, toi, tu voudrais bien pouvoir boulotter un gigot piqueté d'ail, Lili, elle voudrait bien que ça serve à quelque chose quand elle se coupe les cheveux et Audrey, elle voudrait bien devenir vieille... Je dois dire, Audrey, qu'à part cet imbécile de Marcellin quand il a décidé de manger végétalien, j'ai jamais vu personne, et surtout aucun vampire rêver un truc plus stupide.

- Justement, Régis, justement! »

Le vieux vampire a repris sa position de maître de maisnie et arpente la crypte avec une allure majestueuse et en s'arrêtant un bref instant devant chacun de ses élèves. Sûrement, quand il passait ses troupes en revues, voilà cinq cent ans, il devait les regarder à peu près de cette manière. C'est qu'il était respecté, lui, au temps où il maître-queux du roy ! Mais en devenant vampire, la sauce aillade et de manière générale tout ce qui fait la nourriture ordinaire des mortels était devenu pour lui de mélancoliques souvenirs.

Avec des airs de capitaine des gardes, le vieux Henri, comme on le nomme dans le coin, malgré son visage très poupin et ses éternels vingt-neuf ans, est donc en train de tenter de s'approprier l'attention de ses élèves. Et le pire, c'est qu'il y parvient, le bougre...

- « L'âme est ainsi faite, mes enfants, qu'elle ne se satisfait jamais de rien de ce qu'elle peut avoir. »

Audrey commence à bailler d'admiration. Régis en fait autant, mais d'ennui. Lili regarde une toile d'araignée.

- « Ton rêve, Lili, n'est pas le moins irréalisable de ceux qu'un vampire puisse avoir. Un cercueil plus grand te permettrait de dormir dans cette position, et d'ailleurs, je ne suis même pas certain que tu sois obligée, étant dans la crypte et loin du soleil, de te cacher dans un cercueil. Par contre, en ce qui concerne tes cheveux longs, mon enfant... J'ai bien peur que rien n'y fasse, aussi longtemps que tu auras tête sur épaules.

- Manquerait plus que ça qu'on me coupe la tête! »

Le sujet est épineux. Lili est née à la non-mort quelques années avant la Révolution. Modiste, elle n'a jamais manqué une occasion de donner un coup d'épingle où que ce soit. Henri, méfiant, a toujours essayé de ne pas lui servir de cible... D'autant qu'elle s'y entend aussi pour coudre des réputations et qu'elle lui en a, auprès des autres vampires de la région, taillé une plus belle que ses rêves les plus fous. Poursuivant ses allées et venues, il fait de même avec son discours.

- « De même Audrey et Régis... Vos visions oniriques à l'un et à l'autre sont inhérentes à votre nature vampirique et vous rêvez là de désirs que nul vampire, jamais, ne pourra réaliser. De même que moi-même, palsambleu! »

Lili est sans doute la seule à ne pas avoir décroché complètement. En deux cent ans, elle a pris l'habitude de ces rares mais subites tirades dont Henri est capable et qui vous laissent n'importe qui, vivant ou mort-vivant sur le carreau.

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- « A en croire certains esprits de cette époque qui n'est pas la mienne, ce serait là affaire de différentes parties qu'il y a dans l'esprit lui-même, et non, comme on le disait en mon temps, affaire du diable, maître des choses des Ténèbres »

Cette fois, Lili commence à perdre le fil, elle aussi, mais elle fait de son mieux pour que Regis ne s'en rende pas compte, autant pour garder à Henri son autorité de maître que pour ne pas être, elle-même, ramenée au stade de celle qui ne comprend pas ce qu'on lui explique.

- « Nous sommes, vous et moi, créatures de la Nuit et seulement de la Nuit, pour ce qui est de notre corps, mais pour ce qui est de notre esprit, la division, doit être plus complexe, sans quoi comment pourrait-il y avoir plusieurs partie en désaccord entre elles ? »

Cette fois, c'est définitif, Lili ne pige plus que dalle aux dires du vieux Henri et elle échange des regards furtifs, égarés et un peu coupables avec Audrey, la bouquineuse, chacune espérant de l'autre un quelconque secours.

- « Il est, dit-on, des êtres dotés du pouvoir de rêver les choses à venir ou les choses passées... Mais pour ma part, je n'en ai jamais rencontré, et jamais on n'a évoqué devant moi un vampire qui aie possédé ce don. Il serait intéressant de savoir si une telle personne, devenant vampire, le garderait, ou bien si, au contraire, la fragilité humaine est indispensable à en disposer. »

Un bref instant, Lili a l'impression de comprendre à nouveau, mais ça ne dure pas...

- « Le rêves qu'on prétend pouvoir dire l'avenir est chose que les esprits de de temps tendent à nier et que les esprits d'autrefois disaient être du diable, bien souvent... Ou parfois de l'autre... Car les humains sont ainsi, qui diront une même chose être bonne ou bien mauvaise et pour cela encenseront ou brûleront. »

Les allées et venues d'Henri dans la crypte se font plus larges. Lili se dit qu'il a moins d'allure en jean noir et bottes à clous brillants qu'avec une cape et un haut-de-forme.

- « Nous, vampires, fils des Ténèbres, sommes bien plus logiques avec nous-mêmes et beaucoup moins agressifs. Ce qui est mauvais pour nous, nous n'en approchons pas. Eux, ils ne cessent de le faire en toutes occasions. »

Lili poursuit son idée... Une maison de relookage pour créatures de la nuit. Ca aurait un succès fou, à coup sûr. Et pis, c'est un rêve à portée de la main, ça...

- « A l'inverse de ce qui serait pour nous un danger, comme le soleil ou l'ail, il y a ce qui nous est impossible et nous serait d'ailleurs inutile: je parle des enfants. Cela aussi est, pour nous, vampires, un rêve impossible, car enfin: nous sommes morts, n'est-ce pas ? »

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Une maison de relookage pour créatures de la nuit, avec dans la salle d'attente des tas de bouquins choisis par Audrey et les copains de Régis pour faire la musique des défilés. Ca serait extra.

- « A-t-on jamais vu des morts avoir des enfants ? Allons... Allons... Un peu de bon sens mes enfants. Nous sommes morts... Ou plus exactement, nous ne sommes plus en vie, car il est faux, aussi, de dire que nous sommes morts. D'où, sans doute, la complexité de nos esprits de mort-vivants. »

Silence dans la crypte, tandis qu'Henri déguste une odeur imaginaire de gigot d'agneau et que Lili nage dans le froufrou des tissus de son futur atelier de couture, où (on peut en rêver) de ténébreux couples se formeront pour l'Eternité... Et puis Regis, le petit dernier, qui n'a pas encore dix ans de vie vampiresque derrière lui, se décide:

- « On peut avoir la traduction? »

Lili s'énerve toujours très vite, surtout quand elle voit que le vieux Henri est fatigué et encore plus quand elle a, par-dessus le marché, l'estomac qui gargouille.

- « La traduction, c'est que tu rêves des trucs qu'un vampire peut pas avoir. Point final.

-Ben oui... Mais pourquoi ?

-Y'a pas de « pourquoi ». Et maintenant : ouste. Tu prends tes crocs et tu vas chasser. »

Regis grognasse et se relaisse tomber dans son cercueil.

Audrey soupire et ramasse une pile de livres qu'elle doit ramener à la bibliothèque. Elle a fait ça tristement... Très tristement... Lili et Henri savent bien pourquoi: les livres d'art, c'est rempli d'images religieuses. La pauvre devrait renoncer à ce genre de bouquin, ça lui éviterait d'avoir à masquer les pages pouvant être dangereuses pour des vampires. Les romans à l'eau de rose, passe encore, mais ça, c'est vraiment des très mauvaises lectures, pour une vampire. Henri ne dit rien... Il se souvient encore du jour où son maître à lui a eu l'idée saugrenue d'entrer dans une église pour entendre la musique jouée par un ami à lui. A-t-on idée d'avoir des amis mortels, d'ailleurs ? Tel attachement ne saurait jamais durer bien longtemps...

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Dans quelques jours, dernier épisode de l'Histoire en cours...

Encore des vampires...