Appel-Autres-Mondes

La cafetière ronronnait doucement et n'allait pas tarder à glouglouter. Les aiguilles à tricoter tictaquaient en choeur avec celles de la pendule et la minuterie du four.

Encore quelques minutes et le petit homme allait revenir de l'école en sautant par-dessus la barrière et jetant son cartable sous le gros arbre devant la porte. Le grand, lui, ne reviendrait qu'au moment de se mettre à table pour le dîner. D'ici-là, le petit aurait fait ses devoirs et rangé la chambre que sa cousine, venue passer le week-end, avait complètement redécorée à sa façon.

Une fin d'après-midi comme les autres...

Tictaquant encore un peu, Martha leva son tricot, presque achevé. Il irait très bien au petit, et tomberait à point, sans doute, car on annonçait un hiver rude et précoce. En se dépêchant, elle pourrait même lui faire l'écharpe assortie avant les premières neiges... Mais d'abord, il fallait réparer la veste doublée du papa, et faire les ourlets de ses nouveaux pantalons.

Un violent claquement de porte, qui ne fit pas tressaillir Martha le moins du monde lui annonça le retour de son bambin. Un bruit de verre brisé lui annonça que le choc de la porte contre le mur du couloir avait encore fait tomber le cadre. Elle passait son temps à répéter qu'il fallait le retirer de là, ce machin !

- « Salut, M'man ! Tu m'as mis quoi pour le goûter ?

- Des biscuits au chocolat et du jus de cactus. Tu vas aller manger ça dans ta cabane, je suppose ? N'oublies pas d'y faire un peu de ménage.

- Tu parles de mes plantes carnivores ?

- Non, de tes piafs apprivoisés.

- C'est pas des piafs, c'est des geais ! »

Devant l'air buté du gamin, Martha se promit mentalement de s'expliquer de tout ça avec son frère qui, en bon oncle désireux d'offrir un cadeau à son neveu, n'avait rien trouvé de mieux à faire que lui refiler deux volatiles qu'il avait trouvés on ne sait où.

- « Tu sais, M'man, y'a un nouveau à l'école.

- Ne parle pas la bouche pleine ! Il est gentil ce nouveau ?

- Bof, je sais pas... Mais il a un téléphone super avec sabrolaser intégré ! »

Martha laissa tomber son tricot et ses aiguilles.

- « C'est hyper méga fun, non ?

- Vas faire tes devoirs. »

Bien que visiblement surpris par l'air brusquement fermé de sa mère, l'enfant ne protesta pas et alla s'asseoir sous l'arbre avec son goûter et son cartable. Il n'avait pas l'habitude de désobéir à ses parents, et pour le moment on lui avait dit de faire ses devoirs et de nettoyer les crottes de ses oiseaux. Il avait de quoi s'occuper.

Martha, restée seule dans sa cuisine, commença par ranger son tricot. Elle n'avait plus la force de compter ses mailles, elle aurait fait des bêtises. Ensuite, elle ouvrit le four pour tourner un peu le moule afin que sa tourte soit bien dorée de tous les côtés.

A coup sûr, le petit allait vouloir un téléphone comme ça ! Mais on ne pourrait pas le lui acheter. Comment allait-on lui expliquer que ce petit garçon, semblable à lui, élève dans la même école, peut-être même pas aussi bon élève, était destiné à un avenir supérieur ? Qu'il était à peine humain, même ?

Tout ça allait faire énormément de mal à ce petit si gentil, si serviable, si poli, si intelligent, si éveillé et tout, et tout... Martha n'avait jamais eu, de son petit garçon, que des éloges, où qu'elle aille dans le village, et même de la part des gens avec qui elle-même ou son mari étaient un peu en froid. Et il réclamait si rarement quelque chose ! Mais ce téléphone, elle voyait bien qu'il avait envie d'en demander un. Oui, vraiment, c'était honteux de devoir lui refuser ça... Juste parce qu'il n'avait pas eu la chance d'être dès sa naissance un élu !

Dans ce trou perdu de la campagne profonde d'une petite planète paumée au coin d'un détour de l'Empire Sidéral, on croisait rarement des individus armés d'un sabrolaser. La dernière fois que c'était arrivé à Martha, c'était deux ans plus tôt, en allant à la ville vendre des tartes aux pommes. Deux jeunes escogriffes mal vêtus et mal peignés, qu'on aurait pu prendre pour des mendiants ou des vagabonds avaient sauté dans sa camionnette depuis le haut d'un mur.

Elle avait tout de suite eu peur, bien sûr ! Elle avait eu encore plus peur quand ils avaient brandi des sabrolasers ! Mais le petit, lui, qui était tranquillement assis à côté d'elle, leur avait juste demandé sans se démonter, comme un brave petit cow-boy courageux qu'il était déjà, s'ils voulaient de l'argent. Après leur réponse négative mais menaçante, il leur avait tout aussi paisiblement demandé si les armes qu'ils tenaient étaient des vrais sabrolasers.

Le petit chéri n'en avait encore jamais vu...

Voilà comment le petit avait vu les sabrolasers. Il les avait vu briller. Il avait parlé avec leurs détenteurs. Depuis ce jour, un sabrolaser était devenu son plus beau rêve.

Par chance, il était de tempérament très secret, quoique aimable et souvent joyeux. Ce désir ne s'ébruita donc pas.

Johnathan, en rentrant, regarda le cadre brisé posé sur la table, puis amena un escabeau et fit signe à son fils d'approcher.

- « C'est toi qui répares. »

Au premier coup de marteau, la paroi en bois, pourtant épaisse, vola en éclats.

- « Chéri... Il est tout petit, encore !

- Tu n'auras pas de téléphone portable tant que tu ne sauras pas tenir un marteau.

- Avec sabrolaser, mon téléphone ?

- Ça te servirait à quoi, pour aller à l'école ? »

Un trou béant dévisageait toute la famille, comme si cette planche cassée avait été la seule à se rendre compte d'un point particulièrement délicat à régler.

Il n'y avait rien de normal à ce qu'un enfant de huit ans brise les murs en enfonçant un clou.

Alors... S'il voulait avoir un téléphone portable avec sabrolaser incorporé, hein... S'il voulait un sabrolaser... Clark ne ferait pas plus de dégâts !

Un flash-info annonçant la capture de deux terroristes jedi par les héroïques gardiens siths, Martha éteignit la radio d'un geste agacé. On avait pas besoin d'entendre ça. La situation était assez compliquée. Et on aurait de la chance si le vieux Luke ne venait pas demain à la fête du village.

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Pour l'appel à création "Et si" (printemps 2012) du Zine Autres Mondes

2° place du concours

L'un des jurés a eu l'air de trouver que j'avais fait de Martha une parfaite idiote... On peut en avoir l'impression, peut-être... Mais si je n'ai pas employé de "si" dans le titre c'est qu'il y en a plusieurs dans le scénario.

- Si les siths dominaient l'univers.
- S'il existait des téléphones portables avec sabre laser intégré.
- Si la libération de la femme n'avait pas eu lieu.
- Si C.Kent enfant rencontrait Luke.S (remake de la rencontre avec Ben.K)
Le jus de cactus n'est pas un "si" mais un vieux souvenir. J'ai trouvé que ça introduisait une note insolite dans l'ambiance jusque là assez normale du récit.

Après tout, au temps où on a inventé Superman (années 30), la femme restait (le plus souvent) à la maison (oui, oui, y'avait déjà des femmes journalistes ou aviatrices...). A la même époque, on appréciait déjà assez les romans de science-fiction dont certains avec affrontements entre planètes pour en faire des retransmissions radiodiffusées (1938, la guerre des Mondes).

Ca peut sembler loin, comme ça, les années 1930... Mais ça ne fait même pas un siècle...

Et à l'échelle de l'Univers, qu'est-ce que c'est, 100 petites années ?

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