Guillaume de Gellone a réellement vécu sous les règnes de Charlemagne et de Louis le Pieux (?). Il a tellement bien existé que l'Eglise le célèbre le 28 mai, sous le fort joli nom de "Saint Guillaume du Désert". Cependant, il serait très abusif de dire que les chansons de gestes qui relatent sa vie sont de l'ordre de l'historique. Guillaume "au Fier Bras" est avant tout un personnage de légende. Ne vous étonnez donc pas si les sarasins présentés dans cette histoire n'ont que peu à voir avec les arabes du IX° siècle...

D'autre part, j'ai recomposé ce récit d'après plusieurs des chansons consacrées à Guillaume. Leurs rédactions sont à situer sur une très longue période. Diverses influences s'y font sentir... Et surtout, les faits relatés ne sont pas toujours tout à fait cohérents de l'une à l'autre.

Litterature-Moyen-Age

Les amours de Guillaume et Orable (1)

Orable soupire à sa fenêtre. Point trop fort, elle y prend garde. Si sa servante s'en rendait compte, elle pourrait aller le répéter à son frère, le roi Carreau, et alors, qu'arriverait-il ?

Orable rêve. Elle a ouï conter les exploits de ce chevalier qu'on nomme "Fierebrace". Il n'est peut-être pas le plus fort, mais son courage et son habileté lui ont fait accomplir des exploits ! Malgré sa haute naissance (son père était un puissant comte aux territoires immenses), on le dit plus à son aise en guerre que dans les bavardages de la cour. Ce n'est pourtant pas signe qu'il soit trop bête pour les comprendre car en vérité il n'est nulle part d'homme qui le vale pour ce qui est de monter des ruses ou de déjouer les pièges. On le dit aussi d'une fidélité sans faille à son seigneur, à son lignage et à ses amis et dénué de toute forme d'égoïsme malgré une grande fierté.

Orable rêve, et elle sait bien qu'elle rêve. Partout dans le palais, on s'active pour elle, car bientôt arrivera le roi Thibaut d'Arabie auquel Carreau l'a promise. Partout dans Orange on ne parle que du mariage de la princesse avec ce grand prince, si vaillant et si puissant. D'ici peu, il entrera dans les rues décorées et alors commencera la plus grande fête de tous les temps, car Carreau ne veut pas marier sans soeur modestement. La fête sera grandiose.

Clarion est habile et preux chevalier. Jeune, sans grande gloire et de tempérament modeste et courtois, il n'a jamais déclaré son amour mais Orable le sait plus dévoué à elle-même qu'à son frère le roi. C'est lui qu'elle choisit pour porter une lettre à Guillaume. La mission est doublement périlleuse. Clarion y risque la vie autant part les gens de Carreau que par ceux de Guillaume, mais sans aucune hésitation, il accepte cette mission en laquelle sa dame a mis ses minces espoirs. Il promet de tout faire pour convaincre Guillaume, et s'en va discrètement, quittant la ville sans être vu.

Guillaume est chevalier de l'Empereur des francs, mais pour l'heure son seigneur l'a prêté au Pape qui est encerclé dans Rome par le terrible Cosolt, chef de guerre redoutable et combattant duelliste plus terrible encore car c'est un géant capable de faire trembler les montagnes. L'empereur aurait pu, sans doute, envoyer un autre de ses chefs de guerre, mais Guillaume avait un voeu à accomplir. Pour sauver son seigneur d'un complot, il a un jour tué un homme dans une église. Un coup de poing qu'il n'avait pas prémédité, certes et qui a sans aucun doute évité d'avoir à décapiter ou écarteler celui qui lavait reçu... Chacun avait voulu que Guillaume n'aie été là que l'instrument de la main de Dieu, mais lui avait tenu à accomplir sitôt qu'il le pourrait un pèlerinage en expiation de sa faute... De là le fait que l'empereur Louis l'aie envoyé à Rome combattre le géant Corsolt.

Clarion est parvenu à Rome. Jusque là, le danger de son voyage a été la lettre, qu'il ne doit en aucun cas perdre, ni laisser lire. A présent, le danger est partout, car il lui faut entrer dans une ville chrétienne, lui qui est sarrasin. Mais il a promis à Orable. Il accomplira sa mission. Il doit trouver Guillaume au Fier Bras.

Partout hors la ville, on ne parlait que de ça, et partout dans la ville on ne parle que de ça aussi. Guillaume et Corsolt vont s'affronter en combat singulier, afin de décider du sort de la ville. Clarion n'a pas de mal à se faire indiquer la maison où loge le chevalier à la réputation la plus glorieuse qui soit au Monde depuis la disparition des douze pairs de Charlemagne. Pour ce qui est d'y entrer, Clarion ne craint rien. Il sait se faufiler comme un souffle, sans être vu de personne.

Un autre chevalier que Guillaume en voyant un sarrasin entrer dans sa chambre, aurait sans doute empoigné son épée et s'en serait servi de suite mais celui qu'on nomme Fierebrace n'est pas un couard et il a trop de loyauté pour refuser à quiconque le droit de s'expliquer. Quand le chevalier d'Orable le prie de faire sortir son serviteur pour parler sans être écoutés, il lui accorde ce qu'il demande. Clarion lui remt la lettre, et lui parle de la princesse, qui est si belle et si sage, absolument incomparable entre toutes les femmes qui sont au monde. Guillaume lit et relit la lettre. Il a l'impression de rêver... Et d'ailleurs, cette dame rêve elle aussi ! Comment pourrait-il, à lui seul, aller empêcher son mariage ? Quelle que soit sa vaillance, il n'est qu'un simple chevalier... Il ne peut pas prendre tout seul une ville défendue par une armée ! Mais demain, il va se battre, et peut-être mourir, alors cette lettre lui réchauffe le coeur.

Corsolt est un adversaire terrible. Les chances de Guillaume sont minces. Tous ceux qui, avant lui, ont tenté leur chance ont été massacrés... Mais il ne peut pas perdre. Il n'en a pas le droit. Est-ce pour le Pape ou pour son seigneur l'empereur Louis que se bat Guillaume, quand le géant terrifiant abat sur lui encore et encore son épée, lui brisant bouclier et casque ? Est-ce pour Dieu ou pour Orable qu'il riposte encore malgré son épuisement et ses blessures ? Est-ce pour l'honneur de son lignage ? Ce combat doit être décisif. S'il est vaincu, non seulement il mourra, mais par sa faute Rome sera perdue. Sa mère, elle-même, toute femme qu'elle aie été, s'est battue pour défendre Toulouse assiégée par les sarrasins, autrefois ! Il ne peut renoncer, et il ne renonce pas.

Tranché en deux, comme le cavalier fendu par l'épée du preux Olivier, Corsolt git dans la plaine. On ramène Guillaume dans la ville qui exulte de cette victoire. Les chevaliers et écuyers de l'empereur qui ont accompagné Guillaume s'inquiètent, et aussi les gens qu'on a mis à leur disposition, car il est vilainement blessé. Son casque est tout ouvert sur le devant et le sang en coule à flots. On le lui ôte à grand-peine, le meilleur des chirurgien recout la plaie et les médecins les plus réputés appliquent des onguents et lui font boire des potions. Guillaume au Fier Bras ne tarde pas à se lever de sa couche. Il n'est pas homme à paresser au lit quand il n'a ni fièvre ni blessures lui affaiblissant les jambes.

Songe-t-il encore à cette dame qui lui a écrit, qu'il ne connaît pas et qui demande son aide, le vaillant Guillaume ? Il ne s'est confié de cette lettre à aucun de ses proches, même pas au plus fidèle. Ses seuls soucis semblent être à présent son retour au pays des Francs pour aller s'aller remettre au service de l'empereur et les préparatifs du long voyage au travers des Alpes qui l'y ramèneront. Ses écuyers veillent à ce qu'il ne se fatigue pas trop, car Guillaume y est porté. Il veillent aussi à ce que les curieux ne l'importunent pas et à ce qu'il n'entende pas les moqueries qui, déjà, naissent autour de son visage au nez arraché.