Texte-Apocalypse

Sonnez tambours, frappez trompettes ! Et que les blancs squelettes se vêtent de leur plus beau suaire et choisissent leur partenaire pour le tango final. Dans la grande salle de bal étoilée d'éclats de bombes et embrumée de vapeurs empoisonnées, la leçon de danse va commencer.

Ah ! Il est loin, le temps où ces chétives créatures qui ont eu l'audace de se parer du nom ronflant « homo sapiens sapiens » allaient, par petites bandes armées des armes contondantes, tranchantes, d'hast ou de jet les plus perfectionnées du moment, se livrer à des visites inamicales chez le voisin, pour en ramener quelques provisions, un peu de bétail et éventuellement quelques captifs... Ah! On savait vivre, en ce temps-là. On évitait de tuer trop de monde. Qu'est-ce que ça aurait rapporté, d'ailleurs, de le faire ? Après ça, avec qui on se serait battu ? Alors on prenait le butin, on rentrait chez soi. On racontait à n'en plus finir ses exploits à sa petite femme, ses enfants et aux voisins de palier, et ensuite, on vérifiait ses armes, juste au cas où le cas où les gars du village d'en face, ils auraient l'idée de venir faire un tour par ici. En ce temps-là, vous dis-je, la vie était tranquille, routinière et paisible comme un long fleuve tranquille au cours parfois agrémenté de quelques cascades.

guerriers

Et puis un jour, « homo sapiens sapiens », il a eu une idée de génie. Sapience (appelons-le comme ça, vous voulez?), s'est rendu compte qu'il était une créature craignant, finalement beaucoup la mort, et plus encore, craignant beaucoup de disparaître sans laisser de trace en ce monde. Dans sa petite tête, à Sapience, un jour qu'il cherchait le moyen de fiche la pétoche à d'autres « Sapience », ça a fait « sploch ». Pour faire très très peur, qu'il s'est dit... Il faut rien laisser derrière moi une fois que j'ai fini d'attaquer. Il venait d'inventer les villes « anéanties », c'est à dire « réduites à néant », autrement dit « à rien », ou si vous préférez à quelques pans de murs avec des vautours perchés dessus... Plus tard, Sapience, il a même amélioré le système, en mettant du sel partout pour que plus rien ne pousse. Ca, c'était de la destruction bien menée, déjà, vous l'admettrez... Et rien qu'avec les armes des catégories de base, citées plus haut, et quelques engins à balancer des caillasses. Ceci n'étant, bien entendu, que la phase « A » du plan terrifique mis au point par le génialissime Sapience, car ensuite, phase « B », il faut profiter de l'effet de terreur pour imposer sa volonté à un maximum d'autres « Sapience ». Et comme, en général, l'instinct de préservation prend le dessus, ça marche.

Seulement, ça ne marche que dans certaines limites, ce plan hyper-génial... Parce que tôt ou tard, l'autre s'équipe... Ou alors c'est un troisième larron qui s'invite et vient tout bouleverser... En tous cas, ça ne dure jamais, et la seule chose constante, c'est la volonté d'être le plus fort pour pouvoir bien mettre une pêche dans la poire à l'autre en face, comme ça, l'autre, en face, hé bien, il viendra plus ramener sa fraise, et t'are ta gueule à la récré, parce que si tu m'crois pas, j'te fais voir qui c'est l'shériff et que... Comment ça, t'es Robin des Bois ? Ah... Bon...

Veuillez excusez notre ami Sapience et revenons à nos moutons, voulez-vous ? Qu'a-t-on encore inventé, comme moyens de s'entretuer avec frénésie et allégresse ? Ah oui... Quand les troupes ne se montrent assez motivées ni par les moyens de subsistance, ni par la peur, ni par une haine soigneusement entretenue, ni même par le désir de prouver qu'on-est-les-plus-forts, il reste une arme de choc: la religion. Et si, en prime, vous trouvez pour lui donner un visage, un personnage un petit peu attrayant, ça sera parfait. Enfin... Parfait... Si l'autre, en face, il emploie aussi l'arme religieuse, ça pose évidemment un petit problème. C'est pas grave. On y arrivera quand même.

Homme-Fossile

Oh ! Mais j'allais oublier une catégorie d'armes aussi élégante qu'efficace... Le plus ancien emploi qu'on en connaisse remonte au XIV° siècle, mais elle peut très bien avoir été employée très longtemps avant ça ! Jugez donc : une technique qui tue presque tout le monde et affaiblit les survivants si fort qu'un combat armé devient impossible... Voilà qui évite de longs sièges ennuyeux et de fastidieux plans de bataille, non ? Une technique de combat qu'on a sûrement bien plus employée qu'on ne veut bien l'admettre... Est-ce que par hasard Sapience aurait honte de cette invention-là ? Elle est pourtant particulièrement brillante. Toujours est-il qu'il en garde les petits secrets avec beaucoup de jalousie et avec les siècles, en est venu à la perfectionner amoureusement et que du réemploi en armement de cadavres par ailleurs fort encombrants, il est passé à celui de petits tubes, boites, flacons fabriqués tout exprès.

Venons-en à une catégorie un peu plus contrôlable mais d'effet plus immédiat: les vapeurs toxiques. Très longtemps, elles ont été des armes pour assassins du grand monde, des poisons un peu plus sophistiqués que les autres, plus retors, plus sournois, plus difficiles à manier aussi. En bref: des instruments qu'on aurait pas confié au premier venu, ni surtout employés à la légère ou en ayant la main trop lourde. Il faut croire que tout change... Sapience, un jour, s'est avisé que c'était négliger là un admirable potentiel de destruction, et il s'est emparé des délicates petites fioles où on avait si précieusement enfermé la mort. Comme il aurait été dommage de ne pas les ouvrir sur un champ de bataille !

Ca fait bien des jolis cadavres... Ca marche bien. Mais Sapience déjà a trouvé mieux. Et voilà qu'un beau jour, une nouveauté pulvérise dans le même instant et d'un seul coup 70.000 "sapiens" et tous les records antérieurs. D'un coup, d'un seul et sans compter les décès ultérieurs. En matière d'anéantissement et de terreur, voilà un bon produit, on dira pas le contraire !

Ecoutant les "Frères Jacques", je m'avise que cette chanson s'assortit assez bien avec ce texte... Ou bien pas trop mal en tous cas. Surtout le passage entre 2mn10 et 2mn54.

En plus, et c'est là que cette invention-là était vraiment géniale, voilà notre ami Sapience entré dans l'ère de la littérature post-apocalyptique... Parce que, tout de même, c'est pas pour dire, mais sur ce coup-là, il a un peu l'impression qu'il va se prendre sur la tête le seau d'eau qu'il a lui-même mis sur la porte pour quand « l'autre, en face », il voudra entrer. Hé oui, hé oui... Il en mène pas bien large, du coup, notre ami Sapience, assis sur son nouveau jouet des fois qu'un autre aurait envie de s'amuser avec.

Il a bien essayé, histoire de se rassurer, ou peut-être de rassurer les mini-sapiens assis en rond autour du feu, de s'en faire des outils, de cette arme... Mais quand même, des fois, dans sa caverne, en regardant tomber la neige de l'autre côté de la fenêtre à double vitrage, il est pas bien rassuré. Et même que des fois, Sapience, il repense avec nostalgie au temps où il hésitait entre le gourdin en chêne et celui en frêne chaque fois qu'il se mettait en route pour taper sur ceux d'à côté... Des bons ustensiles, ça au moins : efficaces, dociles et combustibles...

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