Appel-Autres-Mondes

Au commencement, il n'y avait rien... Ou si peu de choses...

Il y avait un songe, mais ce songe, comme il n'est pas aisé de le désigner sans le nommer, nous allons le nommer Bah. Comme tous les songes, celui-là, peut-on penser, était enfermé dans un crâne, mais à vrai dire, la chose n'est pas certaine. Que peut savoir de son songeur un songe ? Que peut-il même savoir de sa propre nature de songe ?

Bah était un songe grandiose, exubérant. Il n'avait jamais assez de couleurs, jamais assez d'espace, jamais assez de sons, jamais assez de souvenirs à malaxer, jamais assez de sensations à décomposer et recomposer. Comme un enfant qui arrache les pétales d'un bouquet pour dessiner une mosaïque, il construisait sans cesse de nouvelles merveilles. Comme un enfant qui agite des clochettes et leur préfère encore les fruits secs qu'il a mis dans un gobelet d'argent, il expérimentait tout ce qui lui venait, et il lui venait sans cesse de nouvelles choses.

Bah, comme tous les songes, ne pouvait franchir les murailles du sommeil. Dans cet univers infini qui était le sien, elles étaient la seule entrave à ses jeux, et parfois il se laissait aller un instant à les regarder en y cherchant une porte.

Il n'était pas malheureux, ce n'était pas ça... Mais derrière cette muraille, sûrement, il y avait encore d'autres sensations ! Il y avait certainement un foisonnement de choses avec lesquelles il pourrait façonner le rêve ! Bah, quand il regardait la muraille du sommeil était pris d'une soif dévorante, d'une avidité sans fin, d'un désir rapace. Si seulement il avait pu la franchir rien qu'une fois ! Rien qu'un instant ! Mais elle restait là, infranchissable. Et lui retournait en général bien vite à ses jeux remuants et colorés de sonorités et d'odeurs.

Jusqu'à ce jour où, justement, une porte s'ouvrit sous sa main et où il la passa.

De l'autre côté...

Un vide glacial, terrible, plus froid que cent fois la plus mauvaise des sensations de froid qu'il aie jamais trouvées là d'où il venait. Plus noire que la pire obscurité qu'il y aie jamais connue, aussi. Plus silencieuse, également.

Bah connut l'horrible sensation (mais les songes ont-ils des sensations?) de se trouver en un lieu dénué de la moindre sensation et n'en ayant jamais connu aucune.

Bah sentit quelque chose en lui se serrer, devenir à la fois tout dur et tout mou, et il comprit qu'il était en train d'inventer une sensation, mais il ne savait pas laquelle. Il chercha autour de lui la porte dans la muraille du sommeil, mais ne la trouva pas. Il aurait sûrement pleuré s'il avait eu un corps, mais les songes en sont dénués, alors il cria, comme un enfant perdu. Dans le grand vide glacé et obscur, il cria à faire tomber les étoiles s'il y en avait eu.

Et le dormeur se réveilla.

Car qui dit songe dit dormeur, et Bah, comme tous les songes, avait un dormeur.

Devinant la présence du songe dans le noir, ou bien sentant sa frayeur, le dormeur tourna vers lui le regard de ses yeux mi-clos qui laissaient filtrer un peu de lumière. Bah, bien qu'il sente confusément que la porte dans la barrière du sommeil lui était désormais interdite, s'en sentit tout à coup rassuré.

Puis, s'asseyant, le dormeur fit signe à Bah de venir plus près et se mit à façonner entre ses mains une petite boule de lumière, avec laquelle Bah joua un moment devant son sourire attentif. Quand elle se mit à perdre de sa lumière, le dormeur en fabriqua une autre, puis une autre encore.

Bientôt, pour mieux amuser encore le songe, il se mit à les jeter en tous sens, et elles restaient là où il les jetaient, parce que comme il n'y avait rien, il n'y avait pas de pesanteur pour les faire tomber.

Et bientôt, Bah se mit à battre des mains en regardant les sphères de feu tourner et tourner dans le noir. Le dormeur en avait fait de grosses et de petites. Les petites tendaient à tourner autour es grosses. C'était beau.

Il faisait toujours aussi froid, ou pratiquement, mais les songes n'ayant pas de corps, il suffit de peu de choses pour les réchauffer. La seule vue des globes de feu et de leur lumière faisait oublier à Bah toute envie de retourner de l'autre côté de la barrière du sommeil. Il s'écoula même quelques millions d'années avant qu'il remarque que le dormeur, facétieux, avait façonné aussi des boules de glace.

Puis Bah remarqua que même les boules les plus grosses perdaient de leur lumière, et son entrain s'en vit un peu entaché d'inquiétude, à l'idée que... Que quoi, au fait ? Les songes ont mémoire un peu trouble, il ne savait plus très bien.

- « C'est ainsi...

- Ne peux-tu pas les faire autrement ?

- Tu avais peur du noir ? A présent, que te faut-il ? Joues... Et laisse-moi dormir. »

Mais il n'est pas aisé de dormir quand on a près de soi un songe qui s'évertue à remplir même juste un peu du grand vide intersidéral avec toutes les sensations qu'on a dans la tête.

Le dormeur, bien sûr, aurait pu aller s'installer plus loin, dans l'immensité de l'Univers... Mais lui-même étant infini ça n'était pas vraiment aisé.

Croyez-moi... Si jamais un jour, d'aventure, vous devez vous trouver face à face avec un songe échappé de votre cervelle pendant votre sommeil... Même s'il fait froid, même s'il a peur du noir, ne vous laissez pas attendrir. De toutes façons, il sera bien mieux sous votre crâne.

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Texte créé pour l'Appel à Texte Hiver 2012 du Zine Autres Mondes dont le thème était "Glaces galactiques".

2° place du concours

L'un des membres du jury a commenté que Bah est un rêve qu'on aimerait faire au moins une fois dans sa vie... Hem ! Mis à part que ça pourrait devenir encombrant d'un point de vue cosmique, je me demande si Bah n'est pas un peu (quelque part, quand même) le genre de rêve à vous rendre insomniaque jusqu'à la fin du Monde !

Inspiré de la cosmogonie védique (dont j'ai bien du mal à extraire de quoi faire un article mythologique, parce que c'est pas simple du tout !!!)

La liste et le classement des textes réalisés pour ce concours (avec éventuellement les liens permettant d'aller les lire) sont disponibles à cette page.