Appel-Autres-Mondes

En trente ans (et bien plus) de carrière, on pouvait dire Donatella Rubiaverde avait bourlingué. Ah ! Ça oui, on pouvait le dire ! Et on pouvait dire aussi qu'elle en avait vu, des choses ! Et des vertes, et des pas mûres ! Et des surprenantes !

- « Et des à la rendre rouge comme son uniforme. » disait parfois, en clignant de l'œil, Oliver Stanwellor, l'imperturbable opérateur radio qui la suivait dans tous ses périples depuis maintenant plus de quinze ans. Aucun autre membre d'équipe, quel que soit le poste auquel il aie été nommé, n'avait jamais pu tenir si longtemps. La plupart étaient pris de violents maux de tête ou de douleurs abdominales aiguës au premier voyage et demandaient leur mutation sur un autre vaisseau après le second.

Certains, dans les couloirs et à la cafétéria des services de gestion du personnel de la flotte marchande des Cités Intersidérales Unifiées avaient suggéré que la nature hybride d'Oliver Stanwellor pouvait peut-être apporter une explication à cet état de choses étranges. D'autres avaient objecté que son père supposé étant un être d'une espèce particulièrement connue pour son agressivité, la théorie ne se tenait pas. Ledit « père supposé » étant en fait identifié avec une certitude de laboratoire, on creusait rarement la question très loin. Peu de capitaines, en fait, avaient envie de voler ce merveilleux opérateur radio à la très irascible Donatella. Aucun n'avait envie de savoir à quoi pourrait ressembler son vaisseau après une colère de ce genre d'individu, et le fait qu'il aie des états de service impeccables et qu'on lui reproche seulement son sens de l'humour n'y changeait rien.

Donatella Rubiaverde, donc, avait bourlingué, dans sa chienne de vie. Elle avait causé popotte avec les indigènes d'une planète à l'atmosphère tellement acide que son scaphandre avait failli y rester. Elle avait serré la pince à une entité liquide faite de mercure. Elle avait affronté des bestiaux métalophages. Elle avait même eu droit (non mais?) à une mutinerie consécutive à un épuisement des réserves en chips à la tomate et de nounours en guimauve.

Essayez donc de mener un équipage sans avoir sous la main les trucs que chacun aime grignoter en tapotant sur son pupitre. Vous m'en direz des nouvelles... Tous les employés du service de nettoiement des vaisseaux de la flotte vous le diront: ça grignote sans arrêt dans les vaisseaux au long cours. Y'a qu'à voir les traces de doigts sur les claviers et les miettes sous les tableaux de commandes. Alors forcément, hein, les capitaines embarquent toujours des tas de machins et des tas de trucs et les gars du personnel se renseignent sans arrêt pour savoir ce qu'il faut emmener. Même que le capitaine Ortamanga a dû refaire le mois dernier son équipage parce qu'ils avaient tous envie de glace et que les frigos n'étaient pas assez grands.

Bref... Donatella Rubiaverde avait de la bouteille. C'était pas une débutante, et comme telle, elle n'était pas facile à étonner. Évidemment, si ça lui était arrivé quand elle commandait son tout premier vaisseau ! Tout l'équipage se serait moqué d'elle, en la voyant aussi stupéfaite, et ils auraient eu raison, les bougres. Elle avait obtenu son premier commandement de vaisseau à peine six ans après son premier voyage au long cours. Un record absolu !

Mais on a beau avoir de la bouteille, on a beau ne plus être une débutante, ça fait quand même un drôle d'effet de déraper sur le verglas en sortant du poste de pilotage.

Car c'est très exactement ce qui venait d'arriver à la capitaine au tempérament le plus brûlant de toute la flotte marchande des Cités Intersidérales Unifiées. Sur le coup, elle s'en trouva, je dois dire, un peu refroidie, et cela l'amena à regarder autour d'elle presque paisiblement.

2012-Erik

Le couloir dégoulinait de cascades de glace. Les panneaux de commande d'ouverture des portes, pour la plupart, avaient disparu. Les portes elles-mêmes se trouvaient partiellement obstruées par de fines stalactites brillantes et par une pellicule blanche toute fine dont on devinait qu'elle se briserait si la porte s'ouvrait. Les lampes, prises dans les cristaux de glace du plafond, laissaient passer une lumière d'arc-en ciel, mais aucune ne semblait en danger immédiat de court-circuit. Il faisait froid, à l'évidence, mais ce constat, elle le déduisit plus qu'elle ne le ressentit. Donatella n'avait pas vraiment l'habitude de craindre les températures extrêmes. On l'avait entraînée au pire.

Restait, quand même, qu'elle avait à peu près tout vu dans sa longue carrière, ou du moins le croyait-elle... Mais que ça, elle ne l'avait encore jamais vu.

Oliver avait, à sa suite quitté le poste de pilotage, sans doute parce qu'elle avait poussé un cri de stupeur. Cela n'apporta aucun élément nouveau, car il se mit aussitôt, après avoir poussé un cri de joie, à faire des glissades d'un bout à l'autre du couloir. Il y était particulièrement habile et offrit là un spectacle des plus hardis que Donatella aurait aimé avoir le temps d'applaudir, mais... Crénom d'un eskimo glacé ! Il y avait sûrement un problème quelque part ! Il fallait le trouver et le régler ! Vite ! Plusieurs membres de l'équipage imitèrent Oliver plus timidement et avec moins d'adresse avant que le petit Francis (qui était plutôt grand mais tout maigre) se hasarde à suggérer une panne du système de climatisation.

Personne n'aimait beaucoup Francis Bopalder. C'était un bon à rien notoire, et qui restait un temps fou dans la salle de bain en plus, mais ses deux oncles et son grand-père occupaient des postes importants. Alors forcément... Forcément, Donatella avait juste pu lui interdire les après-rasages à l'odeur trop forte. Elle y avait été aidée par Jones et Fred qui avaient, un matin, jeté un seau de glaçons à la figure de Francis. Après ça, il avait un peu compris.

Donatella glissa un regard distrait vers l'emplacement supposé d'une grille de climatisation.

- « Oui, ça se pourrait... »

Puis, calculant bien son élan, elle s'élança sur la glace.

*

 

Texte créé pour l'Appel à Texte Hiver 2012 du Zine Autres Mondes dont le thème était "Glaces galactiques"

5° place du concours

L'un des membres du jury ayant commenté que le texte est incomplet parce qu'on ne sait pas ce qui se passe après = non !  GIF-smile-vert On a dérapé dans le décor, y'a plus rien d'autre après ! La question de savoir qui réparera la clim' et comment, c'est sans intérêt. Du moins, pour moi.  Vous êtes (c'est compréhensible!) tout à fait libres de vous poser cette question ! Mais le texte est effectivement incomplet parce que je n'avais pas le droit de dépasser les 6000 caractères et que du coup, j'ai dû raccourcir la prose première. Hé oui, hé oui, ça dépassait !

Le type même de texte où je m'amuse comme une petite folle et où... Zut y'a une limite de longueur ! Sans ça, j'aurais déliré sur les astéroïdes glacés des environs de la planète Brrup et les monstres frigorifiants et les bestioles velues de la planète Chosablue. La réparation de la clim' du vaisseau ? Ca, par contre, ça m'est pas venu à l'idée un seul instant; je vous le jure ! Et telle que je me connais, ça n'y serait pas venu...

La liste et le classement des textes réalisés pour ce concours (avec éventuellement les liens permettant d'aller les lire) sont disponibles à cette page.