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Ce soir, comme bien souvent, le village s'est empli des rires d'Uxero et de ses amis, sitôt qu'ils sont revenus de la chasse. Bréa les a écoutés festoyer en se racontant leurs exploits. Uxero est souvent en rivalité avec les petit-fils d'Aestos, ses cousins, mais jamais en hostilité.

Il est des leurs, après tout.

Demain, peut-être, ils s'affronteront à la lutte, comme Bréa affrontait Culantos, voilà si longtemps... Et autour d'eux, leurs cousins, leurs compagnons, tout le clan leur criera son admiration, parce qu'ils sont fils des plus puissants. Et eux feront en sorte de mériter cette admiration, parce que le contraire est impensable.

Ce soir, Bréa écoute ces rires un peu insensés de jeunes gens fiers de leur force nouvelle et heureux d'avoir des rivaux qui soient forts aussi.

Pourtant, en écoutant ces rires, Bréa pense à tout autre chose que la grande vaillance dont rêvent tous les jeunes gens du clan. Puisque Donnos n'a que des filles, puisqu'Ogma a disparu, puisqu'Uxero, depuis toujours, aime à apprendre la science que détient son grand-père, tout porte à croire que c'est lui qui lui succèdera.

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Quand il écoute le rire bruyant d'Uxero, Bréa se souvient du temps où il chevauchait tout le jour, pour exulter le soir de la force qui était sienne. Uxero n'est pas encore allé en guerre. Il trépigne de le faire, mais son père ne le juge pas prêt. Deux années de suite, déjà, il lui a dit « plus tard ». Deux années de suite, déjà, le jeune homme a froncé les sourcils et est retourné s'entrainer, sans comprendre que ce qui lui manque n'est peut-être pas la force ni la maitrise des armes. Robios n'est pas un lâche, mais il sait que les chefs lointains à qui, parfois, il loue ses armes, se moquent encore plus du sang de ceux qui se battent pour une récompense que de celui des gens de leur clan. Donnos n'a jamais craint de se battre ainsi, et pour cela, il inspire dans le village une sorte de terreur respectueuse. Tout le jour, on le voit s'entrainer, et entrainer de jeunes guerriers désireux de le suivre.

Uxero, souvent, quand il revient de la chasse, regarde du côté de la maison de son oncle, mais jusqu'à présent, il n'est jamais allé le défier pour lui demander enseignement. La maison de Bréa est toute proche. Il va de ce côté, chaque fois, comme une vieille habitude, mais Bréa sent bien que ce qu'il lui raconte ne l'intéresse plus vraiment.

Il sent bien que jamais ce garçon ne viendra écouter, tard le soir, les secrets qu'il a hérités du vieux Maol. Quand son rire résonne aussi fort que les armes que les guerriers partant se battre font s'entrechoquer, il sait qu'un jour où l'autre, il sera à leur tête.

Donnos aussi, le sait, et quand il vient voir Bréa, c'est un silence entre eux. Ils savent tous les deux que Robios et Uindia n'ont qu'un seul fils au milieu de nombreuses filles. Ils savent tous les deux que les fils de Donnos, et ses filles aussi, ne craignent pas plus le sanglier que l'ennemi. Ils savent tous les deux que Tavra, la dernière-née de la famille, n'a pas eu d'enfants de son trop court mariage et n'a jamais voulu se remarier.

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A chaque fois que des guerriers partent, Abona voit pendant plusieurs jours sa fille devenir plus muette encore qu'elle-même, et s'efforce de la distraire. Bréa, parfois, se dit que c'est à elle qu'il devrait enseigner, mais il n'est pas sûr.

Il préfèrerait lui voir dépasser sa peine, avant de la faire gardienne des secrets de guérison et des secrets de mémoire... Or, année après année, Tavra se fige dans sa douleur, comme les glaces qui s'écoulent des rochers dans la montagne.

Là-bas, dans l'ombre, le rire d'Uxero s'est tu. Ceux de ses amis aussi. On n'entend plus que le cri d'une chouette en chasse. Surement celle qui niche dans les arbres sous lesquels Bréa cultive des plante à guérir. Juste derrière sa maison.

Là-bas, devant la maison d'en face, Donnos et trois de ses élèves s'entrainent encore, à la lueur faible de la lune. Il y a des nuages, ce soir, mais Bréa sait qu'ils se battront même dans le noir, jusqu'au delà de leurs forces à eux, pour surpasser ensuite tous les autres.

Demain, Bréa doit recevoir la visite du chef Aestos. Il lui a demandé l'autre jour Tavra, pour un de ses cousins. Le parti est valable... Mais Bréa ne sait pas quoi répondre. A l'évidence, Tavra attend que son mari revienne.

Tout comme lui-même attend qu'Ogma revienne.

Abona a posé sa main sur le bras de Bréa.

La chouette a crié.

La muette caresse de l'index la ride profonde qui a fait disparaître la cicatrice au front de son époux. Bréa, en voulant réfléchir, fronce un peu les sourcils et la creuse plus encore. Tavra est jeune, encore. Trop pour attendre un retour qui ne viendra jamais.

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