Texte-contes-Nuit

Tous les soirs, Kassim entre sur la place à l’heure où Leïla sort de sa maison.

Il revient de la chasse à l’heure où elle va chercher l’eau.

Il s’arrête au puit pour faire boire son cheval et puis il attend sous l’arbre que le vieux des rochers aie fini son histoire.

Elle remplit sa cruche et puis la pose à terre pour attendre la fin de l’histoire que le vieux a commencée.

Et puis l’histoire se termine. Il reprend son cheval, elle reprend sa cruche, et pendant que le vieux commence une autre histoire, on les regarde s’éloigner chacun de leur côté en souriant.

Sûrement, Leïla sera la femme de Kassim. Personne dans le village n’imagine que cela puisse ne pas être. Alors, tous les soirs, les vieux ont un sourire quand ils voient Kassim et Leïla s’arrêter sous l’arbre qui est au-dessus du puit.

Et aujourd’hui, on a vu le père de Kassim parler au père de Leïla. Alors ce soir, on attend le moment où Kassim va rentrer de la chasse. On attend le moment où Leïla va sortir de sa maison.

Et voilà Leïla qui sort de sa maison, justement. Et voilà qu’elle arrive au puit. Et voilà qu’elle s’arrête sous l’arbre. Et voilà que l’histoire se termine.

Kassim n’est pas là.

Et voilà que Leïla reprend sa cruche. Et voilà qu’elle s’en va. Et voilà la porte qui se referme.

Dans le silence, un enfant demande au vieux des rochers une autre histoire.

Kassim finira bien par arriver.

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Une année a passé.

Leïla est toujours la plus belle. Peut-être un peu plus fière. Peut-être un peu plus silencieuse, aussi quand elle va chercher l’eau au puit.

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Deux années ont passé.

Leïla est vraiment la plus belle. Peut-être trop fière, aussi, et un peu lointaine.

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Trois années ont passé.

Leïla est plus belle encore et on vient de loin la demander à son père, mais à tous la réponse est la même.

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Quatre années ont passé.

Leïla est toujours plus belle, plus fière, mais elle reste plus longtemps sous l’arbre, pour écouter les histoires du vieux des rochers.

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Cinq années ont passé.

On vient de très loin demander Leïla, mais moins souvent qu’avant. Elle fait un peu peur, peut-être, tant elle est lointaine.

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Six années ont passé.

Elle reste de plus en plus tard sous l’arbre aux histoires, maintenant, la belle Leïla qui est si douce et si silencieuse.

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Sept années ont passé.

Quand Leïla arrive sous l’arbre, on s’écarte pour elle. C’est un peu sa place, d’être assise à côté du vieux.

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Huit années ont passé.

Plus personne ne vient pour Leïla, et ceux qui se souviennent encore, en la voyant passer, regardent le désert.

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Neuf années ont passé.

Et on a porté en terre le vieux des rochers, alors tous les soirs, quand Leïla sort de sa maison, on s’assied autour de l’arbre.

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Dix années ont passé.

Et ce soir, on a vu entrer sur la place un homme épuisé, et un cheval si maigre qu’il n’a pu aller jusqu’au puit.

Les femmes ont eu peur quand il est venu chercher de l’eau, tant il était couvert de poussière et pareil à un génie des sables.

Et c’était l’heure où Leïla sort de sa maison.

Et elle a couru pour puiser l’eau.

Et l’homme disait « Si tu savais… Si tu savais où j’étais… »

Et elle disait : « Ne dis rien… Ne dis rien… Je sais où tu es allé. Le vieux des rochers m’a raconté. »

Et les enfants demandaient qui était donc cet homme pour qui tout le village poussait des cris de joie.

*

Et ce soir, la fête sera grande sur la place, autour de l’arbre qui est au-dessus du puit, parce que Kassim est revenu.

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Ca n'est pas très celtique, mais l'imaginaire n'a pas de frontières...

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