Texte-Contes-Celtes

Ryan n'a jamais très bien su quoi penser de cette heure étrange où les ombres s'allongent jusqu'à prendre possession du désert. Il n'a jamais très bien su quoi penser de rien, d'ailleurs, quand il y pense... Et il n'a pas envie d'y penser, de toutes façons.

Depuis quand erre-t-il, comme ça, entre les monts navajos et cette fichue civilisation qui le traque maintenant à grands renforts de chemin de fer ? Il ne sait plus bien... Une bonne dizaine d'années, sûrement.

Non. Plus que ça. C'est facile, d'ailleurs... En ce temps-là, Chico était au berceau. Personne, dans le saloon où sa mère travaillait, ne faisait attention à lui. Personne ne se demandait de qui il était le fils. Personne ne faisait mine de se souvenir qu'Olivia, avant d'échouer là, avait eu un amant apache. Un gars qui dressait les chevaux rétifs et parfois, donnait un coup de main pour éloigner les pilleurs de bétail. Jusqu'au jour où il s'était cogné à une balle échappée d'on ne sait trop où, mais de toutes façons joliment bien visée.

Quand à lui, Ryan, qui arrivait à peine de son Irlande natale, avec pour toute richesse ses dix-sept ans et tout ce qui va avec, c'est à dire de l'énergie et des rêves... Hé bien, lui, il l'ignorait, tout simplement.

Ignorant la chose, il s'était attaché au gamin plus facilement, peut-être ne l'auraient fait les autres cow-boys de son âge.. Il était mignon, ce gosse rampant sous les tables et jouant avec des cartes tombées à terre.... Et puis, il s'était laissé aller à s'attacher aussi à Olivia. Pas correct, ça. C'était pourtant pas une fille bien. Sa mère, là-bas, au pays, aurait pas été contente. Ca aurait rien pu donner de bon, cette histoire. Il le savait pourtant bien. Ouais... Mais il avait pas vu le mal venir d'où il était venu.

Ca avait commencé quand ces gros dégueulasses avaient commencé à reprocher à Olivia son fils à moitié indien. La faute aux dernières attaques des apaches, ça, et franchement, vu que c'était même pas dans le coin et qu'on en avait juste entendu parler par les voyageurs arrivés en diligence, hé ben, lui, Ryan, il n'avait pas trouvé ça juste, et il avait osé le dire. Après, plus moyen de reculer. Il était devenu « du même camp qu'eux » et par malheur, ça n'était pas le bon camp. En très peu de temps, autour d'eux, ç'avait été le désert. Personne ne leur parlait. A peine si on acceptait de leur vendre à manger. Plus moyen de trouver du travail. Alors, de cow-boy, il était devenu voleur de bétail. C'avait été le début de la dégringolade. Quand à Olivia, bien simple: sans le colt dont Ryan avait bien pris soin que personne ne se rende compte qu'il était incapable de s'en servir correctement, elle aurait été fichue dehors du saloon.

En ville, plus que des regards hostiles... Et si ça n'avait été que ça ! Mais ça ne s'était pas arrêté à des regards... Oh non... Y'avait eu un salaud pour montrer sa haine autrement.

Plus de dix ans après, Ryan a encore envie de vomir en pensant à ce qu'il avait découvert en allant rejoindre Olivia, ce jour-là. Il n'avait même pas eu le réflexe de se demander quels étaient les lâches qui s'en étaient pris à elle. Il avait pensé à Chico. Où pouvait-il être ? Ce sacré gamin avait le chic pour se fourrer dans les recoins les plus improbables du saloon. Il fallait le trouver vite, et le trouver sans attirer l'attention... Quel calvaire ç'avait été... Avec en tête l'idée qu'il était sûrement lui aussi cherché par ceux qui avaient tué Olivia, et dont il ne savait pas qui ils étaient !

 

 

Qui donc pouvait bien avoir fait ça ? Il n'était pas sûr d'avoir envie de le savoir. S'il avait su, il aurait dû se demander si, par hasard, ça ne serait pas dans les règles de venger la mort de celle qu'après tout, il avait peut-être aimée... Et ça l'aurait mis dans la fâcheuse situation de s'opposer à un mec pire que sauvage et pire que dangereux. Il n'était pas sûr d'avoir assez de courage pour ça.

Tout de suite, il avait su qu'il devait quitter la ville. Tout de suite, il avait pensé aux indiens. Impossible de se cacher longtemps dans un village ou un autre, mais c'était mieux que rien.

En ce temps-là, Ryan n'avait pas encore vingt ans et Chico venait d'en avoir trois. Il n'avait jamais su qui avait tué Olivia. Pas faute d'avoir cherché des indices... Il savait juste que, depuis onze ans, c'était lui qui était recherché pour ça, et qu'en onze ans, il avait appris à tirer suffisamment vite et bien, même avec le soleil en face, pour que n'importe quel chasseur de primes puisse emporter de leur rencontre un petit souvenir.

Non... Ryan, décidément, ne sait pas quoi penser de ce moment bizarre où le désert va devenir sombre et froid. Un gila a glissé sur les pierres, tout près de lui. Il a retenu son envie de lui tirer dessus, juste pour s'entraîner. Il n'aime pas ces bêtes-là, mais des indiens voyageant pour négocier des turquoises lui ont signalé deux « gringos » aux allures pas nettes et un peu charognardes. Des chasseurs de primes.

Plusieurs fois, déjà, Ryan a conseillé à Chico de détacher son chemin du sien. Le gamin a toujours refusé, jusqu'à présent. Ca peut se comprendre. Mis à part quand ils font halte dans un village hopi, pour quelques jours ou quelques mois, c'est lui, Ryan, et lui seul, depuis onze ans, qui s'occupe de lui. Ca compte... Faudra, un jour ou l'autre, que le gamin devienne un homme, mais sans doute, il n'est pas encore prêt ?

Il a peut-être peur, aussi, qu'on l'envoie vivre dans une réserve indienne... Celles des hopis ne valent pas les belles terres des blancs, déjà, mais lui, qui est apache, est-ce qu'on ne va pas l'envoyer dans cette terrible terre qu'on leur a donnée et qui ne vaut même pas rien ?

Ryan a tendu la main vers sa selle, posée à terre et sorti la carabine à canon scié des fontes. Il a senti quelque chose d'anormal. Quelque chose de mal définissable. Quelque chose de pas normal. D'ailleurs, il n'y a plus un gila, ni un serpent dans le secteur. Les pierres sont parfaitement silencieuses. C'est pas normal. Ryan prête l'oreille et il sait que derrière lui, le gamin en fait autant. S'il avait un peu plus de réflexe, d'ailleurs, il aurait sorti son colt et l'aurait armé... Mais bon, Chico n'est pas encore un homme. La preuve ! Et c'est pas une surprise qu'il n'aie pas sorti son arme, en plus... Même pour manger, c'est à peine s'il est capable de tuer un oiseau.

Les ombres ont l'air de s'être figées sur les pierres. Il y en a juste une qui semble approcher. Cette ombre-là, Ryan a l'impression de la connaître depuis toujours. Il ne voit pas son visage, sa démarche lui est rendue floue par le soleil couchant, et pourtant, il est sûr de connaître cet homme qui le tient en joue. Encore un chasseur de primes qui va finir les bottes aux pieds dans le désert...

Plus rapide qu'un crotale, le canon scié s'est tourné vers sa cible. Chico, derrière, a eu un cri. Ryan n'a pas compris. Pourquoi « non » ? Il a tiré.

Il y a eu un grand silence, et les ombres, tout à coup, se sont remises à tomber, plus vite, plus grandes, plus profondes, et plus froides que jamais.

Le chapeau de l'homme s'est envolé. Ryan a senti qu'il était en train de mourir. Il a levé les yeux. Il a vu que l'homme avait son visage. Son visage à lui.

Il a cherché Chico des yeux. Il a seulement vu, dans la main de l'homme, le couteau rougi et le scalp pour la prime.

Combien de temps, déjà, depuis que le grand Cochise a brisé la flèche ?

Maudite guerre apache...

Si vous avez aimé cet article, vous pouvez voter sur