Retrouver l'épisode 1

Texte_Tav_Diogene

S'étant chargée d'un passager supplémentaire, quoique peu encombrant car épisodique et doté, de plus, de l'étrange capacité de réduire sa taille à celle d'une souris, la Taverne du Père Moniot devint très vite plus florissante qu'elle n'avait jamais été.

Fini les tonneaux trop rapidement vidés. Fini les jambons trop petits. Fini les roues qui tombent dans une ornière et que les enfants doivent aider à dégager. Au moindre petit souci, la solution était devenue de faire signe à Marjolaine pour qu'elle sorte son promis de son aumônière et lui demande ce petit service. En général, le très courtois jouvenceau tout de blanc vêtu ne se le faisait pas dire deux fois et, tant qu'il y était, après avoir rempli les tonneaux ou remis la charrette sur la route, il enchaînait en proposant son aide pour plumer le poulet du repas du soir ou bien tenir l'écheveau de laine du tricot de Margot, ou bien aider Théophile à apprendre leurs lettres aux enfants, ou bien étriller les mules fatiguées, ou bien...

En bref : on ne l'arrêtait plus... Notons au passage que tout ce qu'il faisait, il le faisait sans se faire jamais le moindre tache, ni sur lui, ni sur ses habits, et puis, chaque fois, de manière quasiment imprévue, il disparaissait et on le retrouvait caché dans un coin, pas plus grand qu'une souris. Alors, Marjolaine lui donnait un bol de soupe bien plus grand que lui, mais qu'il avalait vaillamment avec un gros morceau de pain, puis elle le soulevait par sa petite cape toujours immaculée et elle le glissait dans sa bourse ou dans son sac à ouvrage.

Evidemment, mieux valait un galant comme celui-là qu'un gros vilain paresseux qui n'en aurait eu qu'à la vertu de la fille, mais Théophile, malgré tout, se posait quelques questions.

La première de ces question était celle-ci : « Cet être est-il réel ou vient-il vraiment de cette saleté de bouquin ? »

Comme il avait, sur un mouvement d'humeur, lancé le livre dans une rivière, il n'avait plus guère de moyens d'en avoir la réponse.

La deuxième de ces questions était celle-ci: « Est-il bien chrétien de laisser ma fille épouser cet être ? »

Alban (de tous les noms donnés à l'étrange jouvenceau, celui-ci, qui était venu de la Mère Moniot, semblait devoir lui rester, nous allons donc l'employer) n 'ayant pas grand mal à se trouver en présence d'une croix ou même à entrer dans une église, Théophile en était venu à penser que, peut-être, ça pouvait se faire.

Le problème allait être de le convaincre qu'il devait, pour cela, prendre dimension humaine et ne pas la quitter.

De l'avis de la mère Moniot, et il était absolument sans appel, Alban était un lutin, mais il était impossible qu'il s'agisse d'un nuton, car les nutons sont créatures d'aspect empâté et celui-là était, grand ou petit, beau comme un ange. Il ne pouvait non plus s'agir d'un puck, car cela avait été convenablement vérifié, sa belle chevelure bouclée aux tons ensoleillés ne dissimulait pas la plus petite corne. Un temps, la mère Moniot avait pensé à un lupron, mais elle s'était ravisée en constatant que le damoiseau avait peur des souris.

- « Hé! C'est que ces choses-là, la Mère, ça mange le papier! »

L'explication donnée là par le Père Moniot à cette frayeur qu'il n'aurait ordinairement tolérée chez personne, laissa la Mère Moniot très dubitative, mais convint à tout le reste de la famille.

- « Il est plus dans son livre. Il s'habituera. »

Et de fait, Alban s'habitua très vite. Preuve en fut qu'au premier marché qui lui en offrit l'occasion, il fit l'acquisition d'un couple de furets qui, dès lors, traquèrent les voleurs à longues incisives qui oseraient attaquer les provisions de la taverne.

A le voir, désormais, se promener sur le dos de ces bêtes-là quand il reprenait sa petite taille, la mère Moniot fut plus convaincue que jamais d'avoir affaire à un lutin et sûrement pas à autre chose. Théophile, lui, au vu de ses prouesses d'équitation en vint à se demander ce que pouvait bien être Alban, dans ce fichu roman, s'il n'était pas chevalier.

Mis à part qu'il se nommait Ignacio, dans son livre, et que ce prénom, s'il plaisait beaucoup à Marjolaine, avait le don d'agacer de façon absolument unanime tout le reste de la famille, on ne savait pas grand-chose de lui... Ah vraiment, quel bêtise d'avoir jeté ce livre ! Encore que ? Sait-on jamais ? S'il était venu à l'esprit d'un autre personnage de prendre vie ? Au moins, celui-là n'était pas dangereux, et même était assez gentil, mais si ça avait été un gros vilain géant ou bien un dragon ? Hein ? Qu'aurait-on fait, alors ?

Théophile, donc, finalement, était sans trop de regrets de son acte, le jour où il eut la très mauvaise surprise de découvrir Diogène, Constance et Ermeline à plat ventre dans l'herbe, en train de lire le fameux roman.

Mis à part une certaine difficulté de compréhension due à l'absence du héros dans le livre, les enfants ne signalèrent rien de particulier. Le livre fut donc rangé soigneusement hors de leur portée, et on passa à table, car la porée était chaude et le poisson grillé.

Etait-ce l'odeur du repas qui les avait attirés ?

En tous cas, avant même que les bols soient remplis, une paire de ribauds aux mines fort peu engageantes fit son apparition, sans qu'on aie bien compris de quel côté de la route ils étaient venus.

 

Episode 4