Texte_Brea

Le poing serré sur le lacet de cuir rouge qui s'enroule autour de la poignée de son épée, Bréa s'efforce de cacher la peur qui lui tenaille le ventre. Ses frères et ses cousins doivent être fous, pour avoir convaincu l'oncle de l'absolue nécessité de cette attaque. Le père de Bréa n'était pas d'accord, et plusieurs autres anciens ne l'étaient pas non plus. Trop risqué. Pas assez à gagner. Trop près de l'hiver. Trop loin du camp, de l'avis de certains. Trop près de l'avis d'autres.

Cheval-Soleil, blessé par une pique, a chuté et dévalé la pente. Bréa est resté accroché à un buisson, moulé par le choc, mais vivant, et terrorisé. Il écoute son cheval hennir, un peu plus bas. C'est lui. C'est sa vie. C'est sa force vive. Cheval-Soleil ne doit pas mourir.

Tout ça, c'est la faute de Caille. C'est lui qui a eu cette idée stupide. Ou peut-être que c'est sa faute à lui, Bréa, puisque c'est le frère de sa femme qui est venu leur parler de cette expédition à laquelle, finalement, il n'y a pas grand-chose à gagner.

Pas autant que ce que d'autres y gagneront... Car ces pauvres pillages de récoltes, Bréa le voit bien, ne font que préparer celui des maisons rassemblées pour défendre leurs métaux et leurs étoffes. Culantos, hier au feu, parlait de revenir prêter sa lance ici. Le pillage est tentant.

Bréa, lui, regrette déjà les grands arbres près desquels il a laissé Abona, les jumeaux, et tout le camp. Il n'est pas inquiet. Il y a suffisamment de monde là-bas, suffisamment d'hommes, de jeunes gens, de femmes sachant se battre, pour qu'une attaque ne soit pas à craindre. Il a seulement envie de rentrer. Soir après soir, il pense la même chose et ne dit rien. Jour après jour, il se tourne vers le soleil, au moment où il a encore la couleur de la robe de son cheval, et il s'immerge dans sa lumière, après quoi, il est brûlant comme le bronze qui n'a pas encore refroidi et capable tout le jour sans jamais prendre un instant de repos. Culantos le regarde chaque soir avec une méfiance un peu plus envieuse. Il se sent menacé, lui, le fils aîné du chef, le plus habile guerrier. Il voit son cousin devenir capable de passer devant lui.

Ca n'est pas une belle expédition. Pueslos a été blessé l'autre jour. Blessé fort. Une expédition avec des blessures sérieuses, ça n'est pas une expédition réussie. Encore un peu caché par son buisson, Bréa masse son épaule gauche, qui a l'air d'avoir reçu vraiment un très mauvais coup. Il n'a pas le temps d'approfondir. Un cavalier est sur lui, hache levée. Se penchant, d'abord, puis agrippant au passage l'animal comme il sait le faire, il plonge d'un coup sec son épée dans la jambe qui se présente à lui, avant de se hisser sur le cheval et d'étourdir le cavalier.

Ce que deviendra ce manieur de hache, Bréa n'en sait rien. Il a un cheval, et s'en sert le reste de la journée. Cette monture-là ne vaut pas Cheval-Soleil, mais lui est dans une rage folle. Il n'a plus envie de se souvenir d' Abona, de la forêt, ni des jumeaux. Il n'a pas envie de penser à son cheval blessé. Il n'a plus envie de voir les piques et les haches qu'on lève vers lui. Il a seulement envie de frapper et de tuer. Il frappe. Il frappe sans cesse et le plus fort possible, avec toute la précision qu'il y mettrait s'il s'agissait d'une chasse au loup ou au cerf. Il frappe et puis c'est tout. Parfois, il sent une déchirure dans son bras Il ne s'en soucie pas. Le ferait-il s'il était en train de lutter contre des loups ? Quand le soleil se couche, il est en train de poursuivre un fuyard. Il s'arrête. Il regarde le ciel changer de couleur. Il se rend à peine compte que son frère Fuimid, le retenant un peu pour qu'il ne tombe pas de son cheval, car il vacille, le ramène à leur campement. Il s'y endort tout de suite, sans manger. Ou peut-être qu'il dormait déjà quand il est descendu de cheval. Il ne sait pas. Il ne sait plus. Et puis, il est déjà loin, quelque part là où l'esprit de la forêt veille sur Abona et les jumeaux.

Au matin, quand il se réveille, tout le monde dort encore. Le camp est gardé par Elig, le fils aîné de Culantos, mais il dort comme un bébé. Bréa ne le réveille pas. Il se dirige vers les chevaux. Il y a aperçu une tache dorée couchée dans l'herbe.

 

Ca doit être Lamios qui est allé chercher Cheval-Soleil et a pansé sa blessure... Mais il est en piteux état quand même. Courra-t-il jamais comme avant, le bel étalon couleur de bronze en fusion ? Ou boitera-t-il comme une pauvre rosse ?

Quelqu'un, aussi, a mis plusieurs pansements sur ses bras, un autour de sa tête, et un autre à son torse. Il ne s'est pas rendu compte qu'il était blessé. Pourtant, à son bras, ça doit être profond. Il y a du sang sur le tissu. A son front, c'est sûrement rien, il s'en rendrait compte. Bréa ne comprend pas bien. Il retourne s'asseoir. Il faut qu'il réfléchisse.

Pas le temps de penser. Quelqu'un vient poser un morceau du gibier grillé la veille au soir et un bol de bouillie froide près de lui. C'est Culantos. Il a les yeux remplis de quelque chose que Bréa ne lui a jamais vu avoir pour personne. Ce regard ressemble à celui de Semias le jour où il a tué le sanglier. Il lui parle avec le ton de respect qu'il n'a que pour parler aux anciens. Bréa a envie de se recoucher, tout à coup. Il a envie de revenir au matin précédent. Il a la tête qui tourne.

Culantos le fait asseoir et lui fait boire de l'eau. Il se rend compte, tout à coup, qu'il avait soif. Très soif. Il le fait manger un peu. Bréa fait signe qu'il se débrouillera seul.

Son silence a l'air d'inquiéter Culantos, qui va, en quête de renfort réveiller Fuimid et Lamios. Bréa regarde ses frères un moment, et puis, tranquillement, il déclare :

- « Sitôt que Cheval-Soleil et Pueslos peuvent voyager, je rentre. Faites comme il vous plaira. »

Culantos hoche la tête.

Le retour est décidé.

C'est drôle. Ca ne fait pas grand-chose à Bréa. Il a l'impression d'être en train de s'extirper d'un mauvais rêve.

Là-bas, là où ils se sont battus hier, on voit des oiseaux par grosses masses sombres.

D'un camp allié qui est du côté d'où vient le vent, on entend venir des rires épais. Tout près, il y a le camp du frère d'Abona et des archers de son peuple. On y entrevoit que ça bouge un peu, pour préparer les armes et soigner les chevaux.

Quelque part, loin d'ici, pas très loin d'une sombre forêt, il y a le camp, avec les bêtes à laines autour, et les chevaux plus loin. Oui, sûrement, c'est un rêve. Quand il en reviendra, il ira dans la forêt à la rencontre des esprits.

 

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Huitième épisode dans 6 semaines.

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