Texte-contes-racontent

Un manouvrier, qui avait déjà nombreuse famille, se trouva un jour avoir un fils de plus. La nouvelle lui en fut portée par un voisin, alors qu'il était encore aux champs. Il finit sa journée, ayant (après tout) une bouche de plus à nourrir puis, le soir tombant, se mit sur le chemin du retour, ruminant la question de ce qu'on allait faire ce ce petit. Il y avait déjà tellement d'enfants à la maison ! Tous forts et solides, certes... Image hébergée par servimg.com Mais il fallait les nourrir, et il y avait si peu d'embauche dans le pays !

Avant toute chose, il fallait trouver à cet enfant un bon parrain, qui pourrait, au besoin, aider à son éducation. Impossible de compter sur le seigneur: cet homme-là était un mécréant et sa femme avait déjà eu la bonté d'être marraine de trois des aînés. Impossible aussi de compter sur les riches laboureurs du village, tous fâchés entre eux: l'un d'eux, aussi, avait déjà été parrain d'un enfant de la famille. Un des plus jeunes, une fois, avait eu la chance qu'un couple de la ville, de passage dans le pays, s'intéresse à lui.
Mais celui-là ?

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Notre homme en était là de ses réflexions quand il sentit se dessiner devant lui, sur le chemin, une ombre qui ne ressemblait à rien de ce qu'il connaissait.
Etait-ce une ombre, d'ailleurs? Elle semblait briller.
Levant les yeux, baissés sur ses sabots, il ne vit rien d'autre qu'un homme vêtu de noir, la chemise d'un blanc éclatant mais avec fort peu de dentelles aux manches et au col, le visage tenu dans l'ombre par son tricorne, mais laissant voir un sourire assez doux.
- "Si tu le veux, moi, je serai le parrain de ton fils."
La proposition était alléchante, mais le manouvrier hésita. Image hébergée par servimg.com Cet homme avait trop l'air d'un homme d'église et trop l'air plein de bonté. Un tel homme ne peut enseigner à un enfant la dureté du monde. Il déclina l'offre, disant à l'homme que Dieu n'était pas égal pour tous, ce à quoi l'homme en noir ne répondit rien, mais baissa un peu la tête de sorte que l'ombre de son tricorne masqua tout son visage.

Le manouvrier reprit sa route et reprit également ses réflexions.
Bientôt, entre deux bouquets d'arbres, il entrevit une ombre tellement sombre qu'elle semblait dévorer les dernières couleurs du jour. Il y porta son regard et vit là, adossé à un arbre, un homme au bel habit rouge à passementeries d'or. Celui-là le regardait bien en face, et ses yeux étaient si petits qu'il n'arrivait pas à dire leur couleur. Ses cheveux noirs tenus d'un noeud écarlate lui donnaient bel et bien l'air d'un homme du grand monde seulement son sourire ne comportait aucune douceur mais bien plutôt de la cruauté.
- "Si tu le veux, moi, je serai le parrain de ton fils."
Le pauvre homme refusa immédiatement, et l'homme en rouge eut beau lui promettre de faire de son fils un homme riche et puissant toute sa vie, il ne changea pas d'avis.
Il reprit sa route tout tremblant, et pressant le pas, Image hébergée par servimg.com sûr d'avoir rencontré d'abord Dieu, puis le Diable.
Il approchait du village quand une forme qu'il avait d'abord prise pour un tas de bois sur le bord du chemin, se souleva et se mit debout.
Il reconnut tout de suite l'Ankou, car nul ne peut ne pas le reconnaître. Est-ce que cela voulait dire que son heure était venue ? Sûrement...
- "Si tu le veux, moi, je serai le parrain de ton fils."
Le manouvrier réfléchit un instant.
La Mort est la même pour tous. Elle est égale. Et puis... Qui connaît les vivants mieux qu'elle ?
Il accepta.
L'Ankou devint donc le parrain de l'enfant.
Et l'enfant grandit. Assez tôt, comme trop souvent dans les familles trop pauvres, l'Ankou était venu chercher ses parents mais lui, chez l'un de ses frères aînés, grandissait vite et bien.
Quand il fut temps de lui choisir un métier, l'Ankou déclara : "il sera médecin".

La décision parut étrange, mais à ces pauvres paysans, il suffisait que l'enfant ait un métier et puisse subvenir à ses besoins. Et la chose pressait, car à douze ans, un petit paysan devient vite un homme! Et puis... Quel métier que celui-là ! Un fils de manouvrier qui devient médecin... C'était là une belle réussite qui rendrait fiers de lui tous ses frères et soeurs et même tout le village.
L'enfant (qui était devenu un homme) devint donc médecin...
Quand il était appelé auprès d'un malade très gravement atteint, et que les autres médecins donnaient tous pour mort dans les deux, trois ou dix jours, il regardait à la tête du lit, puis au pied du lit, et si nulle part il ne voyait l'Ankou, il annonçait que le malade allait se remettre. Si l'Ankou était au pied du lit, il annonçait que la guérison serait longue et il courrait préparer ses remèdes, mais si l'Ankou était à la tête du lit, alors il annonçait que le malade était perdu.
Image hébergée par servimg.com Il devint, en fort peu de temps, le médecin le plus renommé du pays, et cela malgré sa jeunesse.
Comme toujours en pareil cas, il fut amené à soigner les plus grands seigneurs, ce qui le rendit riche et lui permit d'aider fort ses frères et ses soeurs, dont on vit les habits de fête devenir plus beaux et plus riches, un peu plus, d'année en année, au fur et à mesure que leurs troupeaux devenaient plus grands, aussi. On l'enviait, comme vous pensez bien, mais nul n'aurait osé s'en prendre à ce jeune homme généreux qui faisait la richesse de tout le pays.

Seulement, un jour qu'on l'avait appelé auprès d'un grand de ce monde, il fit pour la première fois ce qu'il n'aurait jamais dû faire.

En entrant dans la chambre, le jeune homme vit tout de suite que l'Ankou était à la tête du lit. Il s'y trouvait, juste derrière la fille du duc, qui pleurait à chaudes larmes. Les choses étaient claires: le vieil homme allait mourir, il n'avait pas à tenter de l'empêcher... Image hébergée par servimg.com Mais la jeune fille était si belle et elle avait tant de peine !
Le médecin ordonna à un valet qui était là de faire doucement déplacer le matelas, avec le duc dessus, afin que la tête soit portée là où se trouvaient maintenant les pieds.

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Après quoi il se mit en devoir d'administrer au malade les remèdes convenables. Le duc se rétablit, si heureux des services de son nouveau médecin qu'il se mit à parler de lui donner sa fille et que le projet bientôt prit corps. Vous imaginez la joie et la fierté, au village ? Et surtout celle de ses frères et de ses soeurs...
Le duc étant entièrement remis, l'Ankou vint trouver son filleul.
- "C'est bon pour cette fois... Mais ne le refais jamais, ou bien c'est toi que j'emmène."
Le jeune homme promit.
Mais le lendemain, il apprit que sa promise était gravement malade. En entrant dans la chambre, il vit l'Ankou à la tête du lit. Sans attendre, le voilà qui la saisit à bras-le-corps et la tourne dans l'autre sens.
Image hébergée par servimg.com Et sans attendre, l'Ankou s'empara de lui.
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Inspiré d'un conte breton.

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Coloriages sur l'articles "Allo Ouigne?"

 

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Pour ceux qui trouveraient que le thème Samain s'éternise, sur ce blog: rassurez-vous, c'est fini !

Je vous souhaite un bon hiver, saison des contes et des marrons grillés...

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Article sur l'Amour et la Mort : cliquez ICI.

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